Désir meurtrier
Sadako, fille un peu ronde, sans grâce et dépourvue de caractère, vit soumise et consacre son existence maudite à son mari Riichi, bibliothécaire et son fils Masaru. Dans sa maison qui borde la voie ferrée, elle se fait surprendre un jour par un cambrioleur, qui non content de lui dérober son argent la viole. Humiliée et honteuse, la jeune femme se voit dans l’obligation de mettre un terme à sa vie, en se suicidant. On suit l’aventure de Sadako : elle ne parvient pas à franchir le pas ultime et entame une relation tumultueuse avec le jeune homme, trompettiste de jazz, dont on ne tarde pas à apprendre la maladie. Elle aimerait pour la bienséance le voir disparaître, mais ne parvient à s’en débarrasser et va tenter de l’éliminer au cours d’une fugue à Tokyo. S’achève dans la tempête le parcours pathétique des deux amants et d’une espionne photographe, collègue et plus, car affinité il y a avec le mari.
Dès l’incipit, le film surprend par la beauté de sa photographie que l’on doit à Shinsaku Himeda, fidèle collaborateur de Imamura depuis 1959. La caméra s’intéresse à son environnement, promiscuité de la gare et des trains puis commence à se rapprocher de l’habitat de l’intéressée, qui va être observée, disons plutôt disséquée... Dans ce subtile glissement, Imamura souligne l’étouffement de l’héroïne, enfermée dans ce lieu sordide, prison plus que maison. La femme japonaise, son mari, son enfant, ses comptes, son repassage, et puis c’est tout. Non, on allait oublier la belle-mère. Cruelle, c’est mieux.
Sadako ressemble aux souris blanches de Masaru, dont la principale préoccupation existentielle, est de tourner dans une cage, puis de crever derrière des grilles. Imamura se plaît toujours dans le croquis, dans la caricature, en captant les points de ressemblances évidents - et pourtant que nous nous plaisons à oublier et à dissimuler - entre nos amis les bêtes et nous. De cette vie minable, Sadako semble s’en contenter et ne voit à rien à redire, elle n’est capable de rien et a bien des difficultés à maîtriser des moindres obligations féminines. Médiocre comptable, amante nulle et passive, mère débordée et belle-fille néantisée. Partant de ce constat, Imamura tente de la sortir de ce plâtras social, afin de lui éviter d’étouffer sous le poids des conventions. Il va filmer cette tentative assez vaine, en la passant à l’épreuve du viol, déchaînement brutal et expression de l’animalité si chère au réalisateur. L’acte a pour fonction de faire prendre conscience de son imbécillité à la jeune femme, de réveiller en elle une certaine forme de sensualité primitive. Perturbée dans son existence, l’amour passionnel que lui porte le jeune musicien va la forcer à se poser des questions sur sa relation avec son mari, et à agir. Elle oscille toujours entre la satisfaction bestiale de son corps et sa vie sociale, qu’elle doit à tout prix préserver, surtout par amour pour son fils, non pour son navet de mari.
Même si elle ne se libère pas entièrement, il n’en demeure pas moins que cette femme molle finit par dominer davantage son monde. Aidée par le sort et, un peu, par sa volonté.
Malgré sa longueur, le film tient la route, soutenue entre autre par une photographie sublime (bis) et par une musique excellente (de l’utilisation géniale de la guimbarde, instrument au son amusant qui convient bien au caractère cahotant de Sadako). D’un humour très noir, voire aigre, il manque quand même à ce Désir meurtrier la légèreté, et ce nihilisme amusé que l’on chérit dans les derniers films du réalisateur.
Si cet opus de l’œuvre du grand cinéaste, reconnu internationalement par deux palmes au Festival de Cannes, est encore visible dans quelques vidéoclubs et vidéothèques de la capitale, on se demande quand même pourquoi ce film et d’autres ne font pas l’objet d’une réédition en DVD chez nous. Problème de droit ou désintérêt (on y est habitué malheureusement depuis des lustres avec le cinéma japonais) ?
En attendant, Désir meurtrier est tout de même disponible en DVD japonais.

