Taegukgi
Le premier a avoir su démontrer tout le potentiel commercial du cinéma coréen, Kang Je-gyu, souhaitait depuis un certain temps, se pencher sur la période la plus tragique de l’histoire coréenne contemporaine : la guerre de Corée. La récente date anniversaire du cinquantenaire de l’armistice lui en donna le prétexte, le succès de son dernier film Shiri, les moyens. Épopée d’une ampleur sans précédent, Taegukgi marque aussi la préoccupation d’une industrie lancée dans une course-poursuite contre l’envahisseur hollywoodien, entraînant son cinéma dans une surenchère, au risque de laisser sur la touche une partie de la création cinématographique aux prétentions commerciales plus modestes.
Car s’il est bien une oeuvre emblématique c’est Taegukgi. Tout d’abord par son titre, nom du drapeau national conçu par des résistants à l’occupation japonaise, et désormais emblème de la Corée ; puis par son ampleur (15 mois de recherches, le budget le plus important d’un film coréen à ce jour), le nombre de figurants (près de 25 000), son casting réunissant les plus grandes stars - et icônes de la jeunesse - du moment (Jang Dong-gun et Won Bin), son ambition affichée (devenir l’épopée historique de référence), sans compter les moyens techniques mis en oeuvre. En résumé, de la très grosse artillerie, pour un scénario-fleuve qui lui non plus, ne fait pas dans la demie-mesure.
L’épopée de deux frères, Jin-tae, simple cireur de chaussures à Séoul, qui se retrouve chef de famille à la mort de son père ; et Jin-suk son jeune cadet, étudiant tout juste sorti de ses études secondaires, nous est contée depuis leur enrôlement forcé dans l’armée coréenne à l’entrée en guerre du pays, jusqu’à l’armistice de Panmunjon.
L’une des qualités du cinéma coréen est d’avoir toujours su incorporer dans son esthétique, un certain réalisme, une coréanité, que l’on retrouve autant dans le traitement des personnages et de la figure héroïque, que dans l’apport documentaire au coeur de sujets fictionnels, aux visées pourtant ouvertement commerciales. Comme c’est le cas pour le concurrent Silmido (2004), tiré de faits réels, l’approche documentaire de Taegukgi en fait une référence par la précision de son travail de reconstitution, bien que romancée, des tourments de ce drame national. Vulgairement parlant c’est tout à fait le type de film qu’un professeur d’histoire emmènerait voir sa classe de seconde. Si cette métaphore schématique s’applique ici, c’est justement que les éléments historiques présents dans le film, sont suffisamment linéaires et descriptifs dans leur chronologie, pour suivre le conflit d’un bout à l’autre. Canevas idéal à l’épopée humaine qui se joue au premier plan, comme l’était la guerre de sécession dans Autant en emporte le vent - la référence n’est pas innocente -, il ne reste plus à Kang Je-gyu qu’à ficeler un scénario intégrant toutes les composantes de la tragédie coréenne, tout en respectant les recettes du rythme et des sensations fortes propre aux films du genre.
L’étendard de la tragédie humaine devient ici celui de la famille, substitut au symbole politique du drapeau. Telle une métaphore parfois naïve de la guerre fratricide - mais aisément propice à l’identification et l’adhésion du spectateur - dont l’enjeu est la partition nationale, la séparation des deux frères de leur famille, intervient précisément au moment de la déclaration de guerre. Cette séparation, illustrée par la sempiternelle et déchirante scène d’adieu sur un quai de gare, devient le symbole de la déchirure du pays. Symbole sur lequel jouera le cinéaste en filigrane pendant tout le film, tantôt habilement, en décrivant la transformation des rapports passionnels entre les deux frères, et de façon plus pesante, dans son illustration des drames frappant la famille (notamment le sort de la femme de Jin-tae).
L’approche parfois simpliste des personnages et des conflits humains empêchent d’adhérer totalement à la démonstration que veux nous imposer le cinéaste. Le cireur de chaussures et chef de famille se sacrifiant pour que son frère puisse étudier et ainsi, endosser tous les espoirs d’une modeste famille, devient au travers d’actes héroïques, l’image type du héros coréen par sa bravoure au combat et son sens du sacrifice. La ficelle du ressort héroïque tenant maigrement ici, au seul espoir de faire démobiliser son jeune frère sans autre garantie que la parole de son supérieure. Kang Je-gyu manquant parfois de mesure en insistant sur les conflit intérieurs du héros, tiraillé entre son désir de remplir sa mission pour sa patrie et endosser gloire et honneur, et celui de protéger sa famille, parfois au détriment de ses propres hommes.
Même si le cinéaste n’omet pas de montrer la dérive barbare du héros pris dans l’engrenage guerrier et se venge lors d’une scène choc, en fracassant la tête d’un commandant - une séquence dont n’aurait pas à rougir Gaspard Noé -, Kang Je-gyu joue trop souvent sur la corde sensible. La plupart du temps la tragédie l’emporte à grand renfort de larmes, appuyées par une partition musicale sirupeuse. Que dire de la femme de Jin-tae, obligée d’adhérer au parti communiste pour profiter d’un maigre bol de riz, et qui se retrouvera pourchassée et fusillée comme communiste à l’issue de la guerre... Le romanesque virant au pathos lors de la mort de la femme, filmée dans un ralenti dramatique en contre-plongée.
Néanmoins, Kang Je-gyu parvient à donner une épaisseur et une réelle humanité à ses héros masculins. L’aliénation progressive de Jin-tae, magnifiquement interprété par Jang Dong-gun, à mesure que s’intensifient les combats, est une description sans concession des ravages qu’engendrent la guerre sur la psyché humaine. De même la violence passionnelle des rapports antagonistes entre Jin-tae et Jin-suk est adroitement amplifiée par la dimension tragique de la guerre fratricide, à mesure de son cheminement vers l’absurde.
Si l’on peut reprocher à Kang Je-gyu une propension à la démonstration, c’est sans nulle doute dans le traitement des combats - certes jouissifs - qu’elle est le plus exemplaire. Autant le pathos guette la psychologie des personnages à chaque rebondissement du conflit, autant les combats sont des moments de bravoures sans équivalents dans le cinéma coréen. Taegukgi ferait presque passer la boucherie littorale de Spielberg pour une balade champêtre tant il fait preuve d’un réalisme cru. Dans cette surenchère lancée par le renouveau des films de guerre, à grand renfort d’effets numériques, où le spectateur se voit projeté au plus près des combats tel un reporter de guerre, Taegukgi fait l’effet d’un rouleau compresseur sonore et visuel.
Aussi brutal et effrayant qu’un reportage de James Natchwey, aucune horreur ne nous est épargnée : depuis les tripes d’un soldat se déversant sur une table d’opération, jusqu’aux membres déchiquetés par les obus, en passant par les perforations des baïonnettes au combat rapproché, jusqu’aux épieux des pancartes des miliciens patriotes trouant les corps des collaborateurs prisonniers. Une giclée de sang allant même jusqu’à tacher l’objectif de la caméra, laissant un épais filet rouge dans le cadre. Jamais peut-être, la distance entre champ de bataille et salle obscure ne fut plus réduite.
Cette démonstration de virtuosité dans la représentation du carnage humain n’en oublie pas d’épouser les contours historiques d’une guerre qui débute dans les tranchées par l’affrontement inter-coréen, donnant des accents de Première Guerre Mondiale par sa brutalité animale et l’aspect artisanal de ses combats. Ensuite entrent en scène mines, grenades et mitrailleuses, jusqu’à l’apparition des tanks signalant l’entrée en guerre des États-Unis, sans oublier les raids aériens, dont la vraisemblance est servie par des effets numériques de bonne facture. Cette progression dans l’armement est aussi une progression dans l’horreur commise à l’encontre de l’ennemi. Pourtant, loin d’être glorificateur pour l’armée sud-coréenne, comme pouvait l’être Saving Private Ryan vis à vis de l’armée américaine, le regard de Kang Je-gyu est d’une rare franchise, évitant l’écueil de la propagande. Ce que les japonais ne sont jamais parvenus à faire dans le cadre d’une œuvre commerciale : regarder les pires moments de leur histoire en face, Taegukgi y parvient de façon admirable. Ainsi, lorsque les communistes sont sur le point d’être vaincus, la folie et la haine s’emparent des soldats du Sud, qui n’hésitent pas à massacrer leurs frères, sous l’impulsion de Jin-tae, les fusillant, les brûlant vifs, jusqu’à ne plus reconnaître leurs anciens amis.
Liant dimension épique et drame personnel humain, Taegukgi fera certes date dans l’histoire du cinéma coréen et sa représentation du conflit. Pourtant à nos yeux, il se heurte au paradoxe de vouloir rassembler les spectateurs de tous bords. Les plus jeunes y trouveront leur compte en scènes d’actions et stars locales, alors que les plus âgés seront saisis par la puissance de la reconstitution historique invoquant la mémoire collective. Au risque d’éluder les questions politiques brûlantes restées en suspens, dont JSA se faisait habilement l’écho, Taegukgi se veut une ode au sacrifice familial contre l’engagement collectif aveugle, d’une guerre toujours incomprise.
Pour ceux qui n’y verraient qu’un morceau de bravoure, il ne tient qu’à vous de délaisser le classicisme de cette épopée, pour la modernité du traitement de Kilsottum (1985) d’Im Kwon Taek, dont le ressenti et la justesse touchent davantage à l’essence de ce drame historique et humain.
Site Officiel : http://www.taegukgi2004.com
Sortie nationale le 11 mai 2005.





